Liberté Religieuse: La laïcité, une exception française

COMPRENDRE UN MONDE QUI CHANGE
Une bizarrerie française. Le mot de « laïcité » n’a pas d’équivalent en anglais ou en allemand. Preuve s’il en est que la « République laïque », affichée dans la Constitution, et le modèle français de relations entre l’Etat et les religions, sont une sorte d’exception, qui suscite à l’étranger de l’intérêt, de la curiosité, parfois des envies, des incompréhensions, voire de la répulsion. Neutralité stricte de l’Etat par rapport aux religions, ce qui ne veut pas dire ignorance ou indifférence ; garantie de la liberté de conscience et de culte : tels sont les deux piliers de la laïcité « à la française », qu’on peut définir comme un régime de séparation aménagée des deux sphères du public et de la conscience privée.
A ce titre, la France se distingue d’un pays comme les Etats-Unis, où la Constitution sépare aussi la religion de l’Etat, mais où existe une « religion civile », qui place sans complexe la religion au coeur de la sphère publique et exclut toute suprématie d’une confession sur une autre. Le président prête serment sur la Bible et, au nom d’une liberté de religion sans restriction, l’Eglise de scientologie, considérée en France comme une secte, a droit de cité aux Etats-Unis.
La France se distingue aussi en Europe des pays comptant une religion d’Etat – la Grande-Bretagne et l’anglicanisme, la Grèce et l’orthodoxie, la Finlande et le luthéranisme – et des pays où les religions sont officiellement reconnues par un système de convention (Allemagne) ou de concordat avec le Saint-Siège (Espagne, Italie, Portugal). La diversité de ces situations est le plus souvent un legs de l’histoire, qui se combine avec le respect moderne du pluralisme religieux, désormais la règle dans les Etats de droit et les démocraties avancées.
On ne comprend bien cette exception française de la laïcité, les flots de littérature qu’elle a déversés, les crispations et les combats qu’elle a suscités et la vigueur polémique qu’elle revêt encore aujourd’hui que si on remonte aux deux derniers siècles de notre histoire. S’il y a en effet une ligne de fracture spécifique à la France, c’est bien celle qui distingue d’un côté, le camp de la Révolution, identifié aux droits de l’homme, au progrès, à la séparation de la religion et de l’Etat, et de l’autre, le camp de la Restauration, du cléricalisme romain, de la résistance aux libertés et à la modernité.
C’est cette sempiternelle « guerre des deux France », dont parle l’historien Emile Poulat. Elle traverse tout le XIXe siècle, trouve son apogée au début du suivant avec la loi de séparation fiévreusement votée le 9 décembre 1905, devenue un monument national intouchable. Depuis, dans un climat plus apaisé – sauf pour tout ce qui touche à l’islam -, elle reprend à intervalles réguliers, en particulier sur le terrain de l’école, comme autant de feux de braise mal éteints.
Rien n’est plus faux de penser que les combats laïques ont laissé face à face deux camps retranchés. La « laïcité à la française » est le nom donné à un système plus équilibré qu’il n’y paraît : l’Etat est à l’abri des empiètements de la religion. De son côté, la religion s’interdit de mordre sur l’espace public, mais bénéficie en retour d’accommodements de la part de l’Etat.
C’est le ministre de l’intérieur qui a en charge les questions liées à la gestion des cultes. Des aumôneries, en partie financées par l’argent public, sont créées dans les prisons, les hôpitaux, les casernes, les internats scolaires. Le patrimoine des bâtiments de culte construits avant la loi de 1905 continue à être entretenu par l’Etat (cathédrales), par les départements, les communes pour les églises non classées. Les établissements scolaires privés sous contrat sont financés par la collectivité publique. Les émissions religieuses sur les chaînes publiques de télévision le dimanche matin et les réductions d’impôts liées aux dons à des organismes religieux témoignent aussi de la souplesse du système. Des relations régulières se nouent entre les responsables religieux et les autorités politiques. Depuis 2002, une concertation officielle a même lieu chaque année entre l’Eglise catholique et le premier ministre.
Henri Tincq

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